Juin 1997 : Sarajevo : en finir avec les discours de la haine
- terrasseseditions
- 2 mai 2021
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L'Albanie, le déchirement de la Yougoslavie, me font entrer en contact avec le Comité Français Helsinki des Droits de l'Homme animé par Dominique Tricaud. La Fédération Helsinki organise en 1997 une mission en Bosnie-Herzégovine pour constater la non-application des accords de Dayton à Bugojno, ville de Bosnie centrale. J'y participe pour le Comité français.
Rappelant cette mission dans Mémoires éclatées, amer constat : « les populations reproduisent le discours d'exclusion qui fait leur malheur et dont elles subissent les conséquences. S'il est une conclusion à tirer de cette "mission", c'est son inutilité. On découvre des situations sans avoir connaissance du passé de la région et de ses habitants, du tissu déchiré de leurs relations, des agissements des politiques et du rôle des institutions internationales. En plus, on vient sans rien dans les mains, rien dans les poches ; difficile dans ces conditions, à quelque communauté qu'ils appartiennent de regarder les gens dans les yeux. »
Ce texte rapport n'a pas fait l'objet d'une publication.
Juin 1997
Sarajevo : en finir avec les discours de la haine
Il n’est pas de guerre plus cruelle, plus implacable, que les guerres civiles. On tire sur l’ennemi à bout portant, celui-ci à votre propre visage, il a pu être votre voisin, votre ami, votre beau-frère. Les discours de la haine ethniques, religieux et nationalistes, une fois distillés et exacerbés, les limites à l’abominable disparaissent, l’autre doit être humilié, chassé, exterminé. Les coups frappent là où ils font le plus mal ; c’est l’enfer vécu par les populations de Sarajevo et de toute la Bosnie-Herzégovine.
À Sarajevo, la ligne de feu n’était qu’un fil d’eau, la Miljacka. Celui ou celle qui franchissait l’un des ponts qui la traversent devenait un mort en sursis. Quelques mètres entre les deux berges, dont l’une, côté bosniaque, est longée par le quai près duquel, un 28 juin 1914 François Ferdinand d’Autriche fut assassiné. Dans les autres régions et villes de Bosnie, la « frontière » passait entre deux villages, à la limite d’un quartier, sur le sentier séparant quelques maisons isolées. Chauvinisme et ambitions politiques on fait 250 000 morts (130 à 150 000 Bosniaques, 80 000 Serbes et 25 000 Croates), des centaines de milliers de réfugiés, et combien de blessés ; comment calculer l’horreur et les traumatismes de l’épuration ethnique ?
Deux ans après les Accords de Dayton, comme toute la Bosnie, Sarajevo reste une ville meurtrie ; les impacts de la bombe du 27 mai 1992, dans une rue où les gens faisaient la queue devant une boulangerie, et de celle du 28 août 1995, près du marché couvert et aux abords du marché aux fleurs, aux fruits et légumes, restent inscrits d’un rouge indélébile sur le sol. De la vieille ville, le long de la Miljacka, jusqu’à l’aéroport, en longeant l’allée des snipers, se succèdent, cibles privilégiées, les squelettes de la poste centrale, de plusieurs tours, du bâtiment de la radiotélévision, de fabriques et d’immeubles.
Hors de Sarajevo, c’est le silence de maisons dynamitées, de villages figés, d’usines mortes. Souvent, les maisons ont été détruites après le départ de leurs occupants bosniaques, croates ou serbes, de façon sélective, chaque ethnie s’acharnant à détruire l’habitation de l’autre pour qu’il ne revienne pas, pour chasser le démon. On estime à plus de cinquante pour cent les habitations rasées ou en ruine.
La guerre reste présente, les soldats de la SFORi déambulent dans Sarajevo ; les uns se promènent, d’autres, l’arme en bandoulière, patrouillent. Au coin d’une rue ou d’une place, une jeep de la Military Police stationne. Les convois militaires et voitures de l’OSCE, du HCR, des organisations internationales, de nombreuses ONG, sillonnent la ville. Dans le pays, la SFOR contrôle les ponts ou les autres points névralgiques, des soldats scrutent l’horizon, des tanks sont en position. Présence indispensable pour assurer l’équilibre précaire « de la paix ».
Pourtant Sarajevo vit, revit, comme on peut le constater à l’heure de la promenade, tradition méditerranéenne et balkanique : on voit, partant de la principale artère de la vieille ville, deux flux de gens qui se croisent et se parlent, de jeunes qui échangent des regards, avant de s’engager puis de s’en retourner de la Savaci, la rue pavée au centre du dédale de ruelles qui constitue le bazar. Les uns s’arrêtent à l’une des nombreuses terrasses où sont disposés de confortables fauteuils, d’autres, les moins jeunes, dans un des estaminets, pour y manger le burek ou le cevapcic et y boire du lait caillé ou du boze. Jeunes filles et jeunes gens font montre d’une compréhensible joie de vivre. Les T-shirts aux emblèmes US et les survêtements Chicago Bull’s ont les faveurs ; ensembles, robes et chaussures de jeunes filles portant le voile ou non, sont souvent très « mode » et font croire à une aisance qui contraste.
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Façade ou réalité ? Au milieu de cette animation rieuse, les meurtris dans leur chair par la guerre qui trop discrètement mendient à votre oreille, en bordure d’une place des femmes qui tiennent deux trois paquets de cigarettes qu’elles vendent à la sauvette ou, sur le marché, offrent une paire de chaussures usagée et des petits balais de paille, ne peuvent échapper au regard. Souvent, ils ou elles ont 30 à 40 ans ; 80% de la population se trouve sans travail. La situation des vieux, qui ne reçoivent pas leur pension ou la reçoivent avec des mois de retard, est particulièrement dramatique ; pour certains, seule la coutumière entraide familiale leur permet d’exister, mais pour les autres ? Dans les campagnes, sans le lopin de terre qui assure la survie, qu’adviendrait-il ?
La Bosnie-Herzégovine vit en réalité sous perfusion, les quelques « signes extérieurs de richesse » ne résultent pas d’une économie qui produit, mais du petit commerce, du bazar, de l’activité des cafés et des restaurants qui bénéficient de la présence des contingents de la SFOR, du personnel des organismes internationaux, des représentations diplomatiques, des membres des multiples missions présentes sur le terrain ou des correspondants de presse. Si, dans le bazar, ou dans d’autres quartiers où s’ouvrent un café, une échoppe ou un magasin, les dégâts de la guerre se réparent rapidement, les devantures sont approvisionnées et l’argent circule, au contraire les investissements lourds pour relancer l’économie et la production font défaut et les remises en état tardent.
Signe évident d’une économie dépendante, artificielle, quand vous allez à la banque changer vos francs, vos lires, vos pesos, ou vos livres on vous donne des marks allemands. Dans les magasins d’alimentation, les buvettes, les kiosques à hamburger ou à journaux, les prix ne sont pas indiqués en dinars, mais en marks ; la monnaie d’un paquet de cigarettes vous est rendue en marks.
Combien de temps peut durer une telle situation ? Quel pays peut fonder son économie et envisager un développement en s’appuyant sur le seul petit commerce qui, souvent, favorise petits trafics et réseaux mafieux ? Et qu’advient-il hors des zones « privilégiées » où sont installés les soldats de la SFOR et les organisations internationales ?
Des signes indiquent que le pouvoir ne cherche pas à remédier à cet ordre des choses qui maintient la plus grande partie de la population dans la précarité et l’angoisse. Ainsi la circulation de l’information dépend du bon fonctionnement du réseau téléphonique, il s’agit d’une nécessité économique, et plus encore sociale, et humaine ; or, s’il est possible de téléphoner sans difficulté de Sarajevo n’importe où dans le monde, les communications entre les deux entités de la Bosnie, la Fédération croato-musulmane et la République serbe, restent impossibles. Rétablir le réseau téléphonique apparaît donc comme l’une des premières nécessités. La communauté internationale a mis les moyens nécessaires à disposition, la remise en état du réseau peut être réalisée dans un délai très bref, mais le président Izetbegovic (faisant ainsi obstacle aux communications entre les personnes et les familles), tout comme Plavsic ou Karadzic en République serbe (qui refusent de dépendre du réseau bosniaque des télécommunications) s’y opposent, bridant ainsi les populations (et l’économie du pays).
Autre exemple de blocage, les Accords de Dayton prévoient que la police ne soit pas composée uniquement de représentants d’une même communauté, mais que son recrutement s’effectue, sous contrôle international, sur la base de la composition des habitants d’une ville ou d’une région. C’est là une mesure importante, car les faits témoignent que dans un corps de police mono ethnique les risques de dérapages sont grands, avec leur lot d’interpellations et de mesures discriminatoires envers les habitants des autres communautés. Aujourd’hui encore des maisons sont dynamitées, également du fait de policiers. Si à Sarajevo, où a été recrutée une police pluriethnique, les résultats sont très satisfaisants, dans la plupart des localités cette disposition n’est pas appliquée ou n’est pas respectée.
Il ne s’agit pas de nier les plaies dans les chairs et dans les cœurs,causées par la guerre civile, mais pour crédibiliser la paix, pour rendre possible une réconciliation, justice doit être rendue. Seul le jugement des criminels de guerre permettra que, dans l’opinion publique, leur communauté ne soit plus assimilée à ces criminels. Pour qu’il en soit ainsi, la responsabilité des instances internationales est engagée, mais, par ailleurs, quand les dirigeants politiques nationalistes dans toute l’ex-Yougoslavie perpétuent les discours de la haine et entretiennent l’esprit de revanche, cela prépare le retour de l’horreur et c’est leur responsabilité qui est engagée.
Il est nécessaire que le fonctionnement démocratique des institutions soit assuré. Ainsi à Bugojno, ville sur la route de Sarajevo vers Banja Luka ou vers Split, malgré plusieurs tentatives de médiations et des mesures de rétorsion économiques, aucun accord n’a pu encore être trouvé entre les deux principales formations politiques de l’ancienne assemblée municipale, le SDA et le HDZ, pour la formation d’un Conseil municipal transitoire.ii Un agrément entre les deux parties a bien été signé en janvier 1997, mais il n’a été suivi d’aucune mesure concrète. Les divergences se focalisent sur le cas des conseillers du HDZ qui, lors de la victoire de l’armée bosniaque dans cette région en juillet 1993, se sont réfugiés en Croatie.
Avant les hostilités, à Bugojno, vivaient 20 000 Musulmans (Bosniaques), 16 000 Croates, 9 000 Serbes, 2 000 citoyens se déclaraient yougoslaves (choisissant de ne pas se rattacher à l’une ou l’autre des communautés) ou avaient une autre appartenance nationale. Aujourd’hui, on dénombre 28 700 Musulmans, dont 8 500 réfugiés, 2 000 Croates et 300 Serbes. En 1991, 20 000 personnes travaillaient à Bugojno, aujourd’hui elles ne sont plus que 2 000 à avoir un emploi dont 10 Serbes et 26 Croates. Lors d’une rencontre avec la communauté croate, des dizaines de doléances nous ont été remises, concernant le plus souvent des cas de violence sur les personnes, de destruction de biens, de spoliation, de refus opposés à des demandes de retour ou de tracasseries administratives.
La situation de la minorité croate à Bugojno est précaire, douloureuse ; on fait obstacle au retour de ceux qui ont quitté la ville et l’angoisse de ceux qui y sont restés est évidente. Cependant, sur la route de Bugojno, on traverse des villages de Bosnie où flotte le drapeau croate et où la situation de la minorité bosniaque est celle-là même qui est imposée à Bugojno à la minorité croate. Par ailleurs, ce n’est pas, comme à Bugojno, en hissant les couleurs du Vatican à l’entrée des locaux appartenant aux Croates et en exposant des portraits de Tudjman que l’on aide le rapprochement entre les communautés.
Des solutions doivent impérativement être apportées à ces réalités et la communauté internationale doit pleinement remplir son rôle en exigeant le respect des droits des différentes communautés, étant entendu que cela doit être exigé partout où il y a des Bugojno , que ceux-ci se trouvent en Bosnie-Herzégovine, en Croatie ou en République fédérale de Yougoslavie.
Aujourd’hui, la logique de guerre prévaut sur une volonté de normalisation, le maintien, et même l’exacerbation des clivages ethniques et religieux, semble le moyen choisi par les dirigeants pour maintenir et renforcer leur pouvoir. Instrument, jouet de ce cynisme, la population reste prisonnière de cette logique de haine qui lui est imposée et reproduit ce discours d’exclusion qui fait son malheur et dont elle subit les terribles conséquences.
Pour que les choses changent, pour que l’état d’esprit de la population entre dans une autre logique, une logique de tolérance, les dirigeants politiques, qu’ils soient bosniaques, serbes ou croates, qu’ils se rattachent aux religions orthodoxe, catholique ou musulmane, doivent cesser de répandre leurs discours de la haine. Il faudrait que le président Izetbegovic se présente comme le président de tous les Bosniaques et non exclusivement comme celui des Musulmansiii, la même adresse devant être faite à Milosevic, Biljana Plavsic, Karadzic et Tudjman, à tous les petits chefs régionaux et à la plupart des leaders des partis d’opposition. Il leur revient d’avoir un sens de l'État et de ne pas se comporter en chefs de clans. En sont-ils capables, le veulent-ils ? Il faut sinon souhaiter que l’avenir appartienne aux porteurs d’un autre projet politique, aujourd’hui, hélas, le plus souvent privés de parole.
Comprenons aussi que le non-respect des accords de Dayton découle directement du schématisme, dû au « il n’y a qu’à » simplificateur du plan de paix. Il faut également en finir avec le jeu cynique de boutefeux dans la région et que, par exemple, les États-Unis cessent leurs livraisons d’armes sophistiquées (livraisons que critiquent des responsables américains de la SFOR). Pour que les gens s’acceptent, pour que, progressivement, ils réapprennent à vivre ensemble, ce n’est pas d’armes dont la population de la Bosnie a besoin.
Certes, ni la mémoire, ni l’histoire, ni les crimes commis ne peuvent être ignorés, mais il n’y a pas d’avenir possible sans que se manifeste une volonté politique affirmée de recomposer une société civile.
i Force de stabilisation dirigée par l'OTAN.
ii Le SDA, Parti de l’action démocratique du président Izetbegovic et la HDZ, Communauté démocratique croate.
iii Comme il doit être entendu que le qualificatif de Musulmans attribué aux Bosniaques doit être abandonné et leur nationalité historique bosniaque restaurée. La nationalité bosniaque n'ayant pas de reconnaissance officielle (comme celle albanaise) lors de la formation de la Yougoslavie en 1918, en 1974, une nouvelle constitution a créé la nationalité Musulman.
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